Association Républicaine Poulain-Corbion

Association Républicaine Poulain-Corbion

Saint-Brieuc au temps de Poulain-Corbion. E. Gaignoux. 1923

                                         E. GAIGNOUX



                                       SAINT-BRIEUC

                      AU TEMPS DE

                  POULAIN-CORBION


              (Extrait des Mémoires de la Société d'Emulation des Côtes-du-Nord)








                                             SAINT-BRIEUC

               IMPRIMERIE FRANCISQUE  GUYON, LIBRAIRE-EDITEUR

                                         4, Rue Saint-Gilles, 4
                                                    1923








[Les titres en gras sont de la rédaction du blog]



Saint-Brieuc à la veille de la Révolution


Saint-Brieuc, à la fin du XVIII° siècle ne  dépassait pas 7.000 habitants. Le Corps de la ville avait à sa tête M. Poulain, sieur de Corbion, Maire depuis 1779 et député aux Etats de Bretagne.
Ce personnage aimé et respecté est une des figures représentatives de cette haute bourgeoisie qui sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV, avec l'agrément du pouvoir royal, avait pris dans la cité la place de, la noblesse briochine, émigrée non pas à la cour du Roi soleil, mais sur les champs de bataille que la guerre de Trente ans et celle de Sept ans avaient allumés.
C'est sous l'administration de Poulain de Corbion que la topographie de la ville s'est modifiée et améliorée.
Pour le comprendre, il faut se rappeler que Saint-Brieuc depuis cent ans s'était immobilièrement agrandi sans plan défini. Les murailles étant devenues trop étroites pour contenir la population, on avait bâti au-delà des portes de la ville. Les établissements religieux avaient construit sur les hauteurs : les Cordeliers s'étaient établis à la Haute-Garde, et les Capucins à la Grande-Bonnerye, dans l'enceinte actuelle de l'hôpital - d'où le nom donné à la rue d'aujourd'hui.
Mais la ville était restée embouteillée. L'accès par la route de Rennes avait bien été facilité par la construction en 1744 du pont du Gouédic. (A ce propos, il est piquant de constater que le pont fut construit avec des pierres cherchées à Trémuson. On ne soupçonnait pas à cette époque les carrières de granit qui existaient aux abords immédiats).
Mais la sortie restait toujours encombrée.  De la rue Saint-Guillaume au Martray ce n'était que des voies étroites bordant des maisons pour la plupart en bois, Tout le mouvement se concentrait autour de la Cathédrale, entre le Vieux Martray où est actuellement la poissonnerie et le Martray Neuf où l'hôtel de Ville s'élevait, à l'endroit de la Préfecture actuelle.
Pour gagner la direction de Brest, il fallait donc monter ensuite par la rue Fardel, dont la pente était plutôt raide.
C'est pour obvier à cette issue incommode que la Ville, de 1783 à 1788, fit aménager un petit chemin circulant entre l'enclos des Cordeliers : notre Lycée d'aujourd'hui, et les Ursulines : la caserne de la rue des Bouchers.  Ce chemin devait devenir la route de Brest, au grand désespoir des commerçants, qui, croyant ruines par l'abandon de l'ancienne route, offrirent jusqu'à 25.ooo livres pour en modifier le tracé.
C'est de cette époque que date la prospérité du quartier Saint-Guillaume, dont les abords furent dégagés par la création du Champ de foire, pendant qu’en bordure des Promenades on bâtissait la prison qui coûta à la ville 15 000 livres.  La nouvelle en a comité davantage !


Toutes ces modifications à la voirie furent constatées par un plan régulier, qui figure au Musée et qui fut déposé par le sieur Chancerel, ingénieur de la ville, en juin 1789.
En même temps Poulain-Corbion faisait paver les rues. Sur nos paisibles concitoyens cet événement eut une répercussion presque aussi sensible que la prise de la Bastille.  La Ville s'était d'abord vu refuser l'autorisation de l'Intendant, qui estimait qu'«elle grevait»  sa caisse sur des objets oui incombaient aux propriétaires. Les Etats provinciaux avaient délégué des commissaires pour examiner la forme des pavés. Finalement l'adjudication avait êté autorisée, à charge par chaque propriétaire d'en payer les frais sur les 6 pieds au-devant de sa maison, le reste au compte de la communauté . Mais quand il fallut faire régler, ce fut toute une histoire.  Les tenants de la rue Saint-Guillaume se plaignaient qu'on, ait changé la forme du pavage, ceux de la rue, Saint-Gouéno s’insurgeaient. Bref, chacun refusait de laisser toiser au-devant de sa porte la distance à payer, et il en résultait, d’après les rapports du procureur syndic au Conseil, «un esprit d'inquîétude et de fermentation».
La communauté, pour faire rentrer les fonds, du même employer la manière forte et fit donner un premier avertissement par cavaliers de la maréchaussée (visite qu’on recevait au XVIII° siècle avec moins d'agrément encore que de nos jours).
En même temps qu’il améliorait la ville, Poulain de Corbion, s'occupait d'agrandir son port, inaugurant ainsi une tradition que  presque tous les Maires qui lui ont succédé ont eu à cœur de suivre.
Le Légué s'était considérablement développé à la fin du XVIII° siècle, en raison même de la prospérité des fabriques de toiles de Quintin, Moncontour et Uzel : les toiles de Bretagne étaient très estimées et exportées sur une grande échelle.  Et, pour ne pas les expédier par Saint-Malo, Morlaix ou Nantes, les fabricants recherchaient le port du Légué.
Ce sont donc les besoins de l'arrière-Pays - et non ceux de Saint-Brieuc - qui firent agrandir le port et compléter I'achèvement du Canal, commencé à la fin du règne de Louis  XV, qui devait supprimer les sinuosités de la rivière entre le port Favigo et le quai d'Aiguillon.
Chose étrange - et qui montre que l'histoire locale se renouvelle - les procédés suivis pour l'ordonnance des travaux rappellent les fonctions de notre Commission du port. Cette Commission comprend de nos jours des membres de la Chambre de Commerce, des industriels et des conseillers municipaux. Cent trente  ans plus tôt Poulain-Corbion avait réuni une Assemblée de seigneurs, notables et propriétaires riverains qui, après longues discussions, autorisa la Ville a rédiger le contrat, d'emprunt du 3 mai 1786.
Seulement il fallait trouver prêteur et ce n'était pas chose facile. La Ville n'était pas pIus riche que maintenant ; mais, circonstance aggravante, la magie du crédit public n’existait pas et les escarcelles des bourgeois et notables, si elles étaient bien garnies, étaient également bien fermées.
C'est la paroisse Saint-Michel qui tira la Ville d'embarras. Son Général avait mis 12.000 livres de côté pour reconstruire l'église. Il les prêta, remboursables  en dix annuités sans intérêt. C'est ainsi que le quai Lambert, c’est-à-dire le quai de la rive droite du Légué, qui fut commencé l'année suivante, a une origine « cléricale ».
Cette entreprise des quais du Légué est le dernier grand travail accompli à Saint-Brieuc sous la monarchie. On était en 1788 et l'heure de la Révolution allait sonner.

La Révolution à Saint-Brieuc


Et à cet égard une remarque :
Cette «Révolution», qui éveille de nos jours dans tous les esprits un sentiment d'effroi, parce que nous lisons l'histoire au passé et que nous savons qu’il y a eu la «Terreur», cette Révolution annonçait, tout au contraire, au coeur des Bourgeois de 1789, un avenir plein d'espérances. Le mauvais plaisant qui aurait prédit la République à ces révolutionnaires, qui déjà s'intitulaient tels, n'aurait pas été compris.
On ne jurait que par le roi, le bon roi qui allait délivrer le pays de toutes ses entraves et qui allait le conduire à l’âge sous sa houlette pacifique.
La Révolution, c'était le contraire de la Terreur, c'était la terre promise.  Jamais époque ne suscita plus d'enthousiasme et moins d'inquiétude. Les délibérations sont conçues dans le style élégant, et ampoulé des philosophes du XVIII° siècle, de ces philosophes qui ont laissé plus de trace, dans l'esprit de nos pères, que n'importe quelle théorie chez nos intellectuels modernes, car, s'ils lisaient moins, ils méditaient davantage. La vie n'avait pas cette fièvre qu'elle a de nos jours. On vaquait doucement à ses affaires, et on prenait le temps de laisser rêver son idéal.
La haute bourgeoisie était d'ailleurs particulièrement instruite, et Saint-Brieuc comptait deux chambres littéraires.
La première se composait de membres de la noblesse, des chanoines et de quelques gros commerçants. La seconde, fondée par Poulain de Corbion lui-même, ne comprenait que des membres de la bourgeoisie, parmi lesquels, le plus en vue était le sénéchal royal Palasne de Champeaux.

 

Les doléances des Briochins

 

Aux environs de 1788, on y parlait surtout politique : la cessation des abus et l'égalité des trois ordres devant l'impôt y faisaient l'objet de longues discussions.  C'est dans ce cercle que Poulain de Corbion comptait ses fidèles et, quand il sera élu aux Etats Généraux, l'organisation de la chambre littéraire lui suggérera la création d'un comité de correspondance qui sera l'organe entre les députés et les gens du pays.
Mais n'anticipons pas sur les événements qui vont se dérouler dans Saint-Brieuc comme en France avec une étonnante rapidité.
Emu par les doléances de ses sujets,  Louis XVI avait convoqué les Etats Généraux du Royaume.
Mais la Bretagne était un Etat séparé qui avait le privilège de députer elle-même par les Etats de sa province. Saint-Brieuc eut donc à élire d'abord des représentants aux Etats de Bretagne, qui devaient se tenir à Rennes. C’est Poulain de Corbion qui inspira les instructions à leur donner, instructions qui deviendront dans la suite le cahier des doléances de Saint-Brieuc.
J'ai été assez heureux pour retrouver ce document dans les archives de la ville, où il figure en une délibération du 24 novembre 1788, demandant :


1° .Que le Président du Tiers soit toujours électif et qu'il soit librement choisi par les députés de cet ordre, sans aucune influence des 2 autres ; que le dit Président ne puisse jamais être ni un noble, ni un anobli ; qu'il soit toujours tenu d'énoncer l'avis de son ordre dans les termes qu'il aura été arrêté à la chambre et à cet effet il sera rédigé par tous pour être par lui lu à l'assemblée générale des trois ordres ; et lorsqu'il votera aux chambres et que le dit Président recueillera les avis, il sera toujours accompagné d'un commis du greffe, comme l'est le Président de la noblesse pour prendre note des voix et rédiger l'avis en confortuité par écrit pour être lu et énoncé tel.


2°. Qu'afin que l'ordre du Tiers qui forme les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la Population de la province et en supporte presque toutes les charges, acquière une consistance suffisante pour soutenir les droits avec égalité et résister aux entreprises qui tenderaient à y porter atteinte, il soit composé d'un nombre plus considérable de représentants ; à l'effet de quoi les villes qui ont pris de l'accroissement, auront la faculté d'ajouter de nouveaux députés à ceux qu'elles ont jusqu'à présent délégués ; celles qui n'ont pas encore joui de cet avantage auront la faculté d'en nommer. Et il en sera pris, surtout, un nombre suffisant parmi les habitants des campagnes qui malheureusement ont été, jusqu'à présent, écartés d'une assemblée dont les délibérations portent principalement sur eux. Tous lesquels députés, nommés par district, seront choisis par l'ordre du Tiers seul, en pleine liberté, dans cet ordre seulement et entre personnes indépendantes de toute influence étrangère.


4°. Qu'à l'effet d'établir un équilibre plus parfait dans l'ordre de l'Eglise, relativement aux intérêts de celui du Tiers, d'autant qu'il peut arriver fréquemment que les députés du Haut Clergé, qui presque tous tiennent par leur naissance à l'ordre de la noblesse, soient naturellement plus portés à favoriser les intérêts de cet ordre que ceux du Tiers, MM. les Recteurs des Paroisses, tant des villes que des campagnes, soient appelés et admis aux Ftats dans l'ordre de l'Eglise, en nombre au moins égal au surplus de cet ordre, pour y avoir vois de délibération à l'effet de quoi ils s’assembleront par distric pour nommer entre eux librement leurs députés qui seront roturiers.


8°. Que la corvée en nature, cet impôt désastreux et accablant qui jusqu’à présent a porté exclusivement sur les habitants de la campagne, qui enlève à la culture un père de famille dont le travail fait souvent la seule ressource, pour aller arroser de ses sueurs et souvent de ses larmes, des grands chemins dont il ne retire pas les plus grands avantages, qui entraîne des malheurs sans nombres sur lesquels nous aimons mieux tirer un voile que d'en faire l'énumération, que la corvée en nature soit définitivement et irrévocablement supprimée et qu'il y soit suppléé par une imposition répartie également sur les trois ordres, ils en ont déjà eux-mêmes manifesté le vceu, et le roi n'a cessé de faire connaître ses intentions à cet égard.
9°. Que la répartition de la capitation et des vingtième soit faite dans une proportion égale entre les ordres de la noblesse et du Tiers et en proportion des facultés de chacun, qu'à cet effet il n'y ait qu'un seul et même rôle pour les deux ordres. C'est le meilleur moyen de parer aux injustices en mettant chaque individu à lieu de les vérifier aisément par des comparaisons relatives et reprochées.


13°. Que l'Ordre des Tiers partage en concurrence avec celui de la noblesse, l'avantage de tous les établissements faits ou à faire par la province pour l'éducation des enfants de l'un et l'autre sexe.
Cette délibération devait du reste être complétée par une autre plus importante encore du 15 décembre 1788, donnant mandat aux représentants du Tiers d'exiger le vote par tête et non par ordre.
Ce n'est pas sans émotion qu'on lit ces lignes, que le greffier a inscrites de sa ferme écriture sur les pages jaunies du registre de la communauté.


Cette question du vote par tête, c'est l'origine de la Révolution. Jamais la noblesse ne voulut s'y plier en Bretagne, ce qui amena la dissolution des Etats de province, dont l'Assemblée se réunit pour là dernière fois le 28 décembre 1788.

Des Etats Généraux à l'Assemblée constituante


Quelques mois après un arrêté du Conseil du roi du  16 mars 1789 invitait les électeurs bretons à députer directement aux Etats généraux du royaume.
Les mêmes instructions furent données aux représentants du Tiers à Saint-Brieuc. Et c'est parce qu’à Versailles les gentilshommes français allaient imiter sur la question du vote par tête la résistance de la noblesse bretonne, que l’assemblée du Tiers allait s'ériger en Assemblée Nationale. La Révolution commençait à la naissan,ce de la Constituante.


Elle débutait sur une question de procédure élective. Le Tiers voulait faire entendre sa voix.
Cette question du vote par tête passionnait l'opinion à Saint-Brieuc.  Par opinion il faut entendre surtout celle de MM. les Bourgeois de la ville.  La classe laborieuse ne se mêlait pas de politique.  Ne possédant point, elle, n'avait pas droit de suffrage et ne comprenait, suivant l'expression du temps, que les citoyens passifs.
Du reste, les artisans n'étaient pas malheureux.  Un maçon gagnait 15 sous dans sa journée, chiffre supérieur à un salaire actuel de 15 francs, car nous sommes à une époque où un gros poulet ne dépasse pas 6 sous, et où la livre de viande atteint  3 sous à peine. L'ouvrier s'intéressait donc, plus à son métier qu'aux affaires publiques.  Il n’avait pas voix à leur chapitre et ne le désirait pas encore ; il faisait d'ailleurs confiance à Messieurs du Tiers, qu'il sentait plus rapprochés de lui que la noblesse.
Et Messieurs du Tiers s'agitaient considérablement.

Le refus de la noblesse et du Haut clergé d'envoyer des députés


Les ordres privilégiés effarés s'étaient réunis à Saint-Brieuc en août 1788, se demandant s'ils devaient persister dans leur refus de députer aux Etats. Les discussions y furent vives, beaucoup voulaient revenir sur la décision prise. Mais l'Assemblée ne fut pas de longue durée. Les Briochins avaient tellement vu s’élever le prix des denrées et des lits que chacun leva la séance et le parti de l'abstention l'emporta.
Si quelques hésitations se manifestaient dans la noblesse, certains membres du Tiers paraissaient incliner également à la modération.
Pendant que Poulain de Corbion, à l'Hôtel de Ville, faisait prendre une délibération sur le vote par tête, vingt-huit notables, réunis le 30 décembre 1788 sous la présidence du sieur Prud'homme, premier lieutenant au maire, tout en protestant contre les abus, se déclaraient en faveur du vote par ordre, «le seul qui fût compatible à la bonne harmonie entre les trois classes de la Nation».
Poulain de Corbion ne pardonna jamais à son lieutenant ce coup droit à sa politique. La division avait pénétré dans le sein des notables et nous allons assister à une rivalité entre les deux grands hommes locaux.
Les deux personnages étaient dignes de s'affronter l'un l'autre. Tous deux possédaient au plus haut degré l'estime de leurs concitoyens. Et ce qui différenciait leurs idées, c'était surtout une variante de caractère et de tempérament.

Poulain de Corbion au cœur de la Révolution


Poulain de Corbion, c'était l'homme du jour. Il s'était donné sans compter à l'administration de sa cité. Il n'avait refusé aucune fonction publique, et cependant tout nouvel honneur était pour lui une charge.
Maire de Saint-Brieuc, député aux Etats de Bretagne, commissaire des Etats pour l'évêché de Saint-Brieuc, commandant de la milice bourgeoise, il avait tout assumé, tout dirigé. Caractère ardent, plus prodigue d'action que de paroles, il avait pris en grippe tous les abus et les dénonçait vertement.
Il avait ouvert son coeur aux idées nouvelles et elles l'avaient grisé. Il était l'élu de cette bourgeoisie instruite et frondeuse, avide d'une liberté à hauteur de son importance et se cabrant dans les brancards de l'ancien régime  qu'elle ne voulait pourtant pas casser. En avril 1789 les électeurs l'avaient envoyé siéger, aux Etats généraux. Il était parti à Versailles avec Palasne de Champeaux. Ils se retrouvaient au Salon Breton et logeaient ensemble, 32, rue Saint-Louis. Le soir, ils écrivaient les premières nouvelles.  Le roi les avait reçus, ils avaient rendu visite à Necker : «Nous sortons en corps de voir ce grand homme et. son épouse, c'est le Lycurgue de la France ; une conspiration s'est élevée contre lui, mais le moderne Sully a tout apaisé».
Toutes ces lettres étaient lues avec avidité par le comité de correspondance que dirigeait l'excellent «Bagot», l'ami de Poulain de Corbion, celui que sur ses plaques de rue, la Ville décore de «célèbre docteur». Et c'étaient des explosions d'enthousiasme.
Ces lectures amenaient une telle affluence qu'on dut en transporter l'endroit au jeu de boules de la rue St-Guillaume.  On félicitait les députés, on leur envoyait des adresses et le menu peuple lui-même, quand il savait signer, traçait gravement son nom au bas des pages.
Et puis, quand tout le monde était parti, le Dr Bagot prenait à son tour la plume et narrait aux électeurs de Moncontour, de Quintin et de Jugon les faits et gestes de leur député.
Cette année-là le brave docteur n'eut pas le temps de soigner sans doute beaucoup de malades, et il dut changer plus d'une plume d'oie.

La rivalité Poulain de Corbion–Prud’homme


Et cependant sur le champ de son triomphe, Poulain de Corbion voyait une ombre se profiler : c'était la silhouette austère et maigre de son premier lieutenant.
Le sieur Prud'homme était le contraire d'un impulsif ; il n'avait rien d'un entraîneur de foules, c'était seulement un homme de devoir.  Il ne savait pas se faire acclamer et ne cherchait pas du reste à le faire.  Mais il estimait que toute vérité est bonne à dire.
De temps en temps, au corps de la communauté, il laissait tomber de froides paroles sur l'ardeur de ses concitoyens. Partisan de réformes, il n'en voulait pas de trop hâtives. On ne l'aimait pas mais, on l'écoutait, Il n'était pas populaire, mais il pouvait ruiner la popularité des élus ; il pouvait gâcher l'auréole du nouveau régime.
Et précisément l'ironie des choses voulait qu'en sa qualité de 1er lieutenant du maire, il vînt s'asseoir au siège laissé vacant par Poulain de Corbion à la mairie de Saint-Brieuc.
Celui-ci avait imaginé un remède ingénieux à la situation. Le 26 mars il avait fait nommer Prud'homme comme administrateur de l'hospice et le 22 avril, au moment où quelques notables de la ville, réunis à l'occasion de la réception du Gouverneur de la Province, félicitaient Poulain de Corbion de son élection, ces messieurs tombèrent d'accord pour confier le portefeuille de la Ville au bon docteur Bagot : celui-ci prenait toutes les charges pourvu qu'il les dût à l'agrément de Poulain de Corbion.
Le but était atteint avec toute la malice et la correction désirables, et le nouveau député, en regagnant Versailles, devait se trouver des aptitudes à la politique.
Mais il avait compté sans son hôte.  Quatre jours n'avaient point passé que, le 26 avril, Prud'homme, se présentait chez Bagot pour lui demander les clefs de la salle des délibérations car il avait convoqué les notables.
Bagot eut un haut-le-corps, mais, désirant éviter tout différend, il trouva un moyen terme. Il garda les clefs de la salle mais remit le registre à Prud'homme. Celui-ci n’en demandait pas davantage, et quelques instants après, à la suite de la délibération précédente, le greffier traçait les lignes que voici :
«L'Assemblée déclare unanimement regarder comme illégale et infirmée dans tout son ensemble la prétendue délibération du 22 de ce mois ; reconnaît le sieur Prud'homme pour premier lieutenant et ayant seul en cette qualité le droit de convoquer, présider l'Assemblée et faire, toutes les autres fonctions de la mairie.»
Saint-Brieuc avait deux maires, situation qui devait se renouveler un siècle plus tard, mais dans des conditions différentes.
Les partisans de Bagot essayèrent de ramener l'inflexible Prud'homme par la douceur.
Le 27 avril, la communauté à nouveau réunie :
«Persuadée que la liberté fait l'âme des délibérations, qu'elle a le droit de placer sa confiance dans celui de ses membres qui lui en inspire davantage ; considérant que dans ces temps, la diversité des opinions peut faire préférer l'un à l'autre en rendant hommage à la probité des deux, avait présumé lors de la délibération du 22, que M. le premier lieutenant du maire eût reconnu la délicatesse de ses procédés»
Mais si le compliment était bien trouvé, le sieur Prud'homme se refusait à en admettre le sel. Il gardait la mairie. La situation devenait intenable, car Bagot déclarait à qui voulait l'entendre qu'il ne tenait pas du tout, mais pas du tout à cet honneur.
Ce fut le procureur-syndic Du Bois du Boisjouan qui trouva la solution.
Et le 19 mai 1789, la transaction suivante était insérée sur les registres de l’Hôtel de Ville.
Le 19 mai 1789 :
« Entre nous soussignés considérant que la différence des opinions sur la forme de l'administration de la chose publique, n'influe point sur la droiture des procédés d'un homme d'honneur et de probité, qualité dont M. Prud’homme jouit et que la liberté d'opinion est de l'essence des délibérations ; a arrêté que les délibérations des 22 et 27 avril dernier qui nomme un suppléant de maire, seront regardées comme non avenues, et que le premier lieutenant remplira les fonctions  du maire en son absence suivant l'ancien régime qui doit subsister jusqu’à ce que les municipalités en aient reçu un autre légalement : a été arrêté que l'affaire à laquelle les dites délibérations donnent lieu, demeure entièrement éteinte ; que tous les soussignés consentiront à la première assemblée, la transcription du présent sur le registre des délibérations, comme un monument de la noblesse et de la franchise avec lesquelles toutes les parties désirent coopérer au bien public. M. de Corbion se trouvant intéressé dans l'affaire terminée, entre les soussignés il est convenu, par le présent, qu'il sera instruit de la convention ci-dessus, afln qu'il puisse l'approuver relativement à lui, et M. Prud'homme ne fera aucune poursuite vers mon dit avant la réponse qu'il sera prié de donner le plus tôt possible ».
J'ai tenu à citer le document dans son contexte, car il montre bien que les citoyens de notre ville, au moment même où les passions commençaient à bouillonner, savaient garder la tolérance et tempéraient leurs opinions, pour le plus grand bien de la cité. Nous étions prédestinés à la représentation proportionnelle.
A Versailles d'autres événements retenaient l'attention de Poulain de Corbion. Le 19 juillet 1789 il annonçait en termes délirants la prise de la Bastille.
Après la nuit du 4 août il faisait ordonner à Saint-Brieuc des illuminations générales.
Puis c'étaient les graves questions abordées par l'Assemblée Constituante. La déclaration des droits de l'homme donne lieu à correspondance.  Ce jour, écrivait Poulain de Corbion, «on a proposé d’ajouter aux déclarations du droit de l'homme et du citoyen, les devoirs de l'homme, mais la négative a passé». A partir des journées d'octobre 1789 où le peuple envahit l'Assemblée Constituante, à Versailles, nous perdons la trace de sa correspondance.
Ces journées de trouble avaient tempéré d'ailleurs la plupart des représentants de province. Palasne de Champeaux écrit lui-même le 14 novembre : «Il faut espérer que l'ordre enfin renaîtra car nous ne pouvons nous dissimuler que nous sommes un peu dans l'anarchie».
Notre Saint-Brieuc gardait au milieu de ces événements une tranquillité relative. La grosse préoccupation était l’organisation de la milice nationale dont Poulain de Corbion était colonel et où chacun se disputait la place d'officier.
A la question des pavés qui préoccupait toujours l'opinion publique, s'ajoutait celle des réverbères et on se demandait gravement s'il ne convenait pas d'en allumer les jours où le clair de lune faisait défaut.
L'année 1791 avait vu installer en grande pompe et solennité l'évêque constitutionnel Jacob. Il n'avait plus trouvé de chanoine à son chapitre et avait dû se contenter de la sympathie du collège électoral qui avait poussé une acclamation générale en son honneur.
Mais déjà, la Constituante était finie et l'on annonçait le retour de Poulain de Corbion à Saint-Brieuc.


Notre député revenait désillusionné. Il avait vu le roi revenu de Varennes. Il avait assisté à la fusillade du Champ de Mars. Sur les bancs de la Constituante, il avait laissé celui qu'on appelait par dérision «la Chandelle d'Arras» et qui allait allumer bientôt le flambeau de la Terreur.
On n'était plus aux jours brillants de 1789 où l'on annonça gaîment la chasse aux abus.
L'autorité du roi était discutée sauf en province et il est piquant de constater que le 2 octobre 1791 le Conseil municipal  de Saint-Brieuc prenait la délibération suivante :


2-10-1791     PLACE LOUIS XVI

Le Conseil municipal a arrêté que, pour donner dans ce jour une preuve éclatante de l'attachement des habitants de Saint-Brieuc au Roi et au gouvernement monarchique, la place actuelle de la Cathédrale sera proclamée la place Louis XVI, roi des Français, restaurateur de liberté et qu'à cet effet l'indication sera placée aux 4 coins de la place.

L'hommage de Saint-Brieuc à Poulain-Corbion


Six jours, après le Conseil décidait de faire une réception solennelle à Poulain de Corbion.


8-10 1791    RÉCEPTION DE MM. POULAIN ET PALASNE

«Le Conseil a arrêté  que M. Poulain, ancien maire, député à l'Assemblée nationale constituante sera visité à son arrivée par les officiers municipaux en corps et qu'il devra êtrecomplimenté par M. Besné officier municipal, et que M. Palasne sera également visité en corps et complimenté par M. Chaplain, procureur de la commune, et que l'un et l'autre seront remerciés d'une manière honorable des témoignages de patriotisme qu'il sont donnés pendant la Révolution et du dévouement qu'ils ont manifesté pour l'intérêt de la ville et de leurs concitoyens ainsi que pour la prospérité générale de l’Empire.»
Le député, reçu en grande pompe, fut harangué par le sieur Besné, officier municipal, dans les termes suivants :
«Après avoir rempli avec autant d'honneur que de désintéressement les places auxquelles l'estime publique vous avait appelé, après avoir montré une fermeté inébranlable dès le commencement de la révolution ; après avoir manifesté votre ardent amour pour la liberté et votre entier dévouement à la chose publique, vous avez terrassé les ennemis de la liberté d'un grand peuple, et votre courage inflexible a triomphé du danger de la mission la plus éminente par laquelle on puisse honorer un citoyen.  Vous venez de remplir la carrière immense qui s'était ouverte devant vous, vous avez fait tourner au profit de la nation, les lumières que vous avez acquises dans les administrations que vous avez honorées par votre droiture, votre intelligence et votre dévouement et nous jouissons délicieusement de vous revoir en offrant à l'ancien tuteur des citoyens de Saint-Brieuc que nous représentons l'hommage pur d'une reconnaissance vivement sentie. et de notre inviolable attachement.»


A Saint-Brieuc, comme on le voit, Poulain de Corbion était toujours populaire. Mais déjà dans son coeur il avait renoncé à toutes fonctions politiques. Et quand les électeurs, quelques jours après, lui offrirent la mairie à l'unanimité, il fit dire, sans même se déranger, qu'il rentrait définitivement dans la vie privée.
Il avait lui-même interrompu le cours de sa carrière.


Tout au plus accepta-t-il quelques fonctions que le Gouvernement tenait à lui confier. C'est ainsi qu'en i792 il siégea comme président du Tribunal de commerce, président d'ailleurs qui ne devait pas juger beaucoup car le commerce était dans le marasme. On était en pleine guerre avec l'étranger.

La mort de Poulain-Corbion


En 1795 il fut, nommé Procureur de la commune. C'est dans cette fonction qù'il devait trouver la mort
Dans la nuit du 4 au 5 brumaire an VIII (1799), les Chouans avaient tenté un coup de main sur la ville.
En un clin d'œil,  ils s'étaient emparés des postes qui commandaient la place de la Cathédrale - place de l'Égalité, ancienne place Loluis XVI - et celle-ci était devenue, une vaste souricière où se faisaient prendre ceux qui s'y aventuraient.
Poulain de Corbion habitait à proximité la maison de Quicangrogne (l'ancien évêché, où repose maintenant l'Administration des Ponts et Chaussées).
Réveillé au bruit, il voulut voir. Les temps n'étaient pas sûrs, les coups de feu annonçaient peut-être une attaque. Le Procureur de la commune devait organiser la résistance, mettre en sûreté la tour de la Cathédrale qui abritait la poudrière...
Il fallait se hâter.
A peine débouchait-il sur la place qu'il fut saisi... «Crie Vive le Roi !»
Poulain de Corbion se recueillit.
A cette place même, il n'y avait pas dix ans, l'enthousiasme de tout un peuple l'avait acclamé... Oh ! les radieuses journées dé 1789 : Versailles, Necker, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août... Et dire que toutes ses espérances avaient abouti à la guerre civile !
Du moins il ne renierait pas le régime, qui, malgré ses tares, symbolisait la liberté !
Et comme les baïonnettes se faisaient plus pressantes, un cri s'échappa de sa poitrine : «Vive la République !»


Tombé à terre, percé de coups, il clama encore sa fidélité.
Le premier maire de Saint-Brieuc avait fait son devoir jusqu'à la mort.
Son sang traçait à ses successeurs le chemin à suivre.


La République, d'ailleurs, ne devait pas lui survivre le coup d'Etat du 18 brumaire allait éclater.



25/01/2012

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