Association Républicaine Poulain-Corbion

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Qui veut de nouveau tuer Poulain-Corbion ?

Qui veut de nouveau tuer Poulain-Corbion ?

 

A propos du livre Qui a tué Poulain-Corbion ? de Jean Kergrist

Gourin Ed. Les Montagnes noires, 2012, 193 p.

 

 

Recherche  historique ou opération de déstabilisation ?

 

 

Sous couvert d’un titre qui semble annoncer une découverte historique intéressante, le lecteur retire de la lecture de ce livre le sentiment que son auteur a pour objectif essentiel de discréditer Poulain-Corbion, ancien maire de Saint-Brieuc, ancien député aux Etats Généraux de 1789 et qui trouve une mort tragique lors d’une attaque de la ville par les chouans en 1799.

                  Il s’agit ainsi  de dénoncer le projet élaboré conjointement  par la Municipalité de Saint-Brieuc et l’Association Républicaine Poulain-Corbion de réédifier le monument républicain érigé en 1889 en l’honneur d'une des personnalités les plus marquantes de notre histoire locale.

 

Un procès à charge.

 

Passons d’abord en revue quelques banderilles que Jean Kergrist lance contre Poulain-Corbion, avant d’en arriver à l’estocade finale.

 

Jean Kergist présente d’abord Poulain-Corbion comme un « aristocrate »  et laisse donc entendre que  sa désignation comme membre du Tiers état n’est pas légitime.

 

Rappelons que l’aristocratie était constituée des deux ordres privilégiés, le haut clergé et la noblesse d’épée. A l‘instar de Palasne de Champeaux, autre député de Saint-Brieuc à l’Assemblée Constituante, Jean-François Poulain de Corbion, avocat, appartenait à la noblesse de robe, partie intégrante de l’ordre du Tiers-État. Sur les 48 députés et suppléants bretons du Tiers état, 28 ont des noms à particule. Ajoutons encore que, contrairement aux ordres privilégiés, celui du Tiers était ouvert : le comte de Mirabeau en fut député ainsi que l’abbé Siéyès.

 

Maire de Saint-Brieuc de 1779 à 1789, Poulain-Corbion est le principal signataire des cahiers de doléances de la ville et est élu au titre du Tiers état aux Etats généraux convoqués par Louis XVI à Versailles le 5 mai 1789.

 

Rappelons que les aristocrates de Bretagne (Haut Clergé et Noblesse) n’envoyèrent pas de députés aux Etats généraux de Versailles car ils refusaient que l’on touche à la « Constitution bretonne » dont le statut  leur garantissait de nombreux privilèges.

 

Jean Kergrist méconnaît donc les ordres de l’Ancien régime, confondant noblesse de robe et aristocratie, ce qui est fort fâcheux pour qui veut écrire sur cette période.

 

2. Jean Kergrist s’appuie, p. 140 de son livre, sur un extrait de l’  « Histoire de la ville de Saint-Brieuc, 1884 » de  Jules Lamare pour mettre en cause l’impartialité de Poulain-Corbion dans l’attribution de bourses aux enfants à réserver « de préférence aux enfants des officiers municipaux qui n’auraient pas assez de fortune » plutôt qu’à ceux « des artisans et laboureurs ». Sans doute Kergrist ignore-t-il qu’au XVIIIème siècle le « laboureur », à l’instar de celui de La Fontaine, désigne un « Coq de village », c’est à dire un riche fermier. Jules Lamare ajoute d’ailleurs pour qu’on ne se méprenne pas sur l’attitude du maire : « nous croyons juste de faire remarquer ces inconséquences, qui étaient plutôt la faute des institutions que des hommes. » (p.174).

 

Jean Kergrist ignore aussi que Poulain-Corbion, écrivit au ministre Necker en 1788, à propos de la paysannerie, ainsi que le rappelle l’historien Christian Demouveaux : « il y a dans ses rangs des gens qui pensent bien et qui sont capables de donner un avis » (ANH, 564) (Les Côtes-du-Nord de la Préhistoire à nos jours. Sous la direction de Georges Minois. Préface de Charles Josselin. Ed. Bordessoules p. 227).

 

Jean Kergrist sélectionne à dessein les passages du livre de Jules Lamare qui lui conviennent pour noircir le portrait de l’ancien maire. Ainsi passe-t-il sous silence ce jugement de l’historien de Saint-Brieuc : « De 1780 à 1789, la mairie y fut occupée, presque sans interruption, par M. Poulain de Corbion, qui était aussi député aux Etats de Bretagne, commissaire des Etats pour l’évêché de Saint-Brieuc, et commandant de la milice bourgeoise réorganisée en 1779. Dans toutes ces fonctions il fit preuve d’activité et de désintéressement. » (op.cit.  p. 159 et 160).

 

 3. Lors de l’attaque de Saint-Brieuc par les chouans dans la nuit du 4 au 5 brumaire an VIII (25-26 octobre 1799), Poulain-Corbion, qui avait alors la fonction de Commissaire du Directoire près la municipalité, aurait fait preuve de couardise et/ou d’incompétence dans l’absence de prise en compte d’une attaque prévisible.

 

 Mais  Jules Lamare dit exactement le contraire. « La nouvelle (de l’attaque des chouans, ndlr) en serait venue dit-on du Morbihan ; les menaces auraient été affichées pendant la nuit sur les murs, et le commissaire du Directoire exécutif, Poulain-Corbion, aurait prié inutilement ses collègues de prendre des mesures. » (op. cit.p.231).

 

A noter que l’ordre donné par les autorités de la ville aux citoyens non armés de ne pas sortir peut être caractérisé comme une mesure de prudence et de bon sens. D’autant que, si l’on en croit Jean Kergrist, les chouans, selon lui, n’avaient aucune intention malveillante à l’égard de la population !

 

4. Jean Kergrist affirme p. 160 que la clé du magasin de poudre était détenue par le capitaine Denbrine qui l’avait cachée  et que c’est donc ce dernier, et non Poulain-Corbion qu’il faudrait honorer. Sans être  connaisseur dans l’art de la guerre on peut légitimement douter de l’incapacité des chouans d’ouvrir la porte de la poudrière faute de disposer de sa clé. Les portes les plus épaisses, même blindées, ne résistaient pas aux coups des béliers que les assiégeants de châteaux-forts savaient manier depuis la nuit des temps !

 

De surcroît à supposer que  le rôle attribué à Denbrine soit vrai, cela ne justifie en rien que Poulain-Corbion soit discrédité. Par analogie, même si pendant l’Occupation des patriotes  restés dans  l’ombre ont réalisé des opérations héroïques, c’est bien les figures de Jean Moulin ou encore de Guy Moquet que l’Histoire  a retenues comme personnalités symboliques de la Résistance.

 

 Poulain-Corbion prévaricateur ?

 

C’est la pièce maîtresse de l’accusation : une attaque apparemment imparable. Poulain-Corbion mériterait d’être traduit devant un tribunal pour « prise illégale d’intérêts » (p . 157).

 

On sait que pour éponger la dette des finances royales la solution arrêtée par l’Assemblée nationale dès 1789, et sur laquelle Louis XVI n’a pas émis son veto, est que les propriétés de l’Eglise soient mises à la disposition de la nation et vendues par voie d’enchères. En retour l’Etat prenait à sa charge les salaires des ecclésiastiques et les institutions relatives à la santé et à l’éducation (hôpitaux, écoles) dévolues jusque là à l’Eglise.

 

Par la suite, avec le ralliement de nombre d’aristocrates aux armées étrangères, les propriétés de ces émigrés furent confisquées et également mises en vente comme biens nationaux. De telles mesures ne sont pas propres à la Révolution française. La confiscation des biens de ceux qui passent à l’ennemi en temps de guerre est chose courante.

 

Il est établi que ces biens mis en vente furent souvent acquis par les classes sociales les plus aisées (bourgeoisie commerçante et d’affaires), les paysans, de revenus plus modestes, ne pouvant pas toujours rassembler les sommes nécessaires à l’achat de domaines souvent très grands. On comprend que cela ait pu mécontenter  la paysannerie.

 

Ce n’est qu’après la fondation de la République en septembre 1792 que la Convention vota des dispositions pour que les domaines soient vendus par lots de tailles plus réduites. Il est d’ailleurs établi que si c’est la bourgeoisie qui profita le plus de ce « transfert » de propriétés, la paysannerie réussit aussi à accéder à l’appropriation ainsi que l’a rappelé Christian Demouveaux qui cite Albert Soboul : « La Révolution a affranchi le paysan et libéré la terre ; elle a de plus, par la vente des biens nationaux, sapé la grande propriété aristocratique et élargi les assises foncières de la paysannerie. La vente des biens nationaux, dans la mesure où elle a multiplié les paysans propriétaires, a conféré à l’abolition de la féodalité une partie de sa portée sociale » ( op.cit. p. 235).

 

 Mais cet ouvrage sur l’histoire des Côtes-du-Nord, on l’a pressenti, ne figure pas dans la bibliographie fournie par Jean Kergrist. Ce dernier reste donc sur un schéma en grande partie erroné. Même si la bourgeoisie a été la grande bénéficiaire du transfert de propriété opéré sous la Révolution, on est loin d’une paysannerie laissée pour compte avec 35 à 40% des terres (Bernard. Bodinier. Historien Université de Rouen).

 

Poulain-Corbion chargé de la vente les biens nationaux ?

 

Elu député du Tiers état aux Etats généraux de Versailles en mai 1789, Poulain-Corbion, à son retour de députation, en septembre 1791, décline la fonction de Maire qu’on lui proposait. Pour Jean KergristPoulain-Corbion aurait refusé cette fonction  pour prendre celle de président du tribunal de commerce, fonction qui allait lui permettre d’acquérir en toute facilité les biens nationaux.

 

 Le Professeur Bodinier relève dans cette affirmation une erreur : «Les tribunaux de commerce ont été créés le 16 août 1790 par l’Assemblée nationale constituante (titre XII) et non le 9 février 1792  par une Convention qui ne se réunira qu’à l’automne suivant, ce qui fait tomber l’accusation d’avoir refusé la charge de maire pour la charge « plus lucrative » (p. 144) de président du tribunal de commerce. »

 

En fait, toute l’accusation de Jean Kergrist repose sur  un faux grossier : « Ces tribunaux (de commerce) viennent en effet de se voir confier le rôle déterminant d’adjudicataire des biens des émigrés » écrit-il p. 144. Poulain-Corbion sera là au cœur de « la caverne d’Ali-Baba », tenant le « marteau de commissaire-priseur » (p. 148), Poulain-Corbion étant ainsi placé « au cœur de la prévarication » (p. 146).  Et dans une interview, l’auteur déclare : « …le magistrat avait profité de l’aubaine pour réaliser des opérations juteuses. Aujourd’hui il serait mis en examen pour prise illégale d’intérêt. Et l’on voudrait nous faire prendre cet homme pour un prix de vertu » (Le Télégramme 31 mars 2012).

 

Tout ceci est faux !

 

L’historien Bernard Bodinier, analysant le livre de Jean Kergrist, est formel :

« (…) Le Moniteur, qui rend compte des travaux parlementaires, évoque la situation des émigrés et de leurs biens à la date du 9 février 1792, mais il n’est jamais question de confier quelque tâche que ce soit en matière de biens nationaux aux tribunaux de commerce qui ont en charge, comme leur nom l’indique, les affaires liées… au commerce (c’est assez bien décrit p. 147). Et donc les développements des p. 143-144 (et quelques autres ensuite) n’ont plus de raison d’être puisque Poulain n’avait pas à intervenir dans ce secteur.

Les biens nationaux sont gérés, pendant toute la période révolutionnaire, par les autorités administratives, administrations de district jusqu’à la fin 1795, administration de  département ensuite (le préfet à partir de 1800), le rôle des municipalités étant très mineur. Et c’est devant ces administrations de district puis de département, et pas devant le directoire de la ville (p. 152), que se déroulent les séances publiques de vente. » (Blog de l’Association Républicaine Poulain-Corbion).

Faut-il insister ? Les biens nationaux n’étaient pas vendus par les tribunaux de commerce. Cette tâche revenait aux administrations des districts ( ancêtres des arrondissements) et du département. Et Poulain-Corbion n’avait qu’une fonction municipale. L’accusation de prévarication à l’encontre de Poulain-Corbion repose donc sur une inexactitude dont on a du mal à croire qu’elle ne soit pas délibérée.

 

Mais le mensonge se poursuit, notamment au travers d’un exemple qui se veut édifiant : Kergrist affirme que Poulain-Corbion « devient aussi propriétaire, par le miracle des enchères, des Halles aux Bouchers à Saint-Brieuc… »  (p.157).

 

L’allusion désobligeante à l’égard des enchères (et des commissaires-priseurs) se double d’une grossière erreur qui en dit long sur le peu de sérieux des recherches que l’auteur annonce pourtant avoir menées pendant de longues années. Car, vérification faite aux Archives Départementales, on peut retrouver dans la série « 1 Q », mention de la vente des biens nationaux sous la Révolution. On y apprend que le 14 janvier 1799 (25 nivôse an VII), Poulain-Corbion, alors Commissaire du Directoire exécutif auprès de l’administration municipale de Saint-Brieuc, a acquis la Halle des Bouchers. Il avait remporté l’adjudication au 5ème feu, « pour et au nom de la municipalité » ! Et donc pas pour son propre compte.

 

Par ailleurs, si cette lecture d’archive avait pu lui échapper, il aurait pu prendre connaissance de ce qu’en écrit Léon Dubreuil, auteur d’une thèse de doctorat sur « La vente des biens nationaux dans les Côtes du-Nord » Dommage que Kergrist ignore ce travail, pourtant aisément consultable à la Bibliothèque municipale. Léon Dubreuil, professeur d’histoire et géographie puis inspecteur, est un historien dont la Ville honore la mémoire par un nom de rue.

A noter que dans une émission diffusée sur France-Inter, sollicité par le journaliste Jean Lebrun qui  reprend l’expression « caverne d’Ali-Baba », Jean Kergrist  esquive la question et répond à côté.

 

C’est que Jean Kergrist, a été démasqué par l’historien Bernard Bodinier, professeur émérite des Universités et spécialiste de la vente des biens nationaux et dont Jean Kergrist ignore les travaux : Poulain-Corbion, faut-il le répéter, n’a jamais eu pour fonction de vendre les biens nationaux.

 

Poulain-Corbion achète des biens comme d’autres, à l’occasion d’enchères qui étaient annoncées par affiches, étaient publiques, ouvertes à tous, soigneusement surveillées, car l’Etat avait un besoin urgent de rentrées de fonds. Il fut amené à  titre d’expert, et pour son honnêteté et sa compétence,  à déterminer le montant de mises à prix.

 

Malgré les accusations de « prises illégales d’intérêts », le livre de Kergrist  ne peut apporter aucune preuve de fraude. On peut même se demander si l’auteur a bien remarqué que le procès-verbal de la vente de la ferme de la Petite Goublaye en Saint-Alban, qu’il reproduit page 156, et dont Poulain-Corbion s’est porté acquéreur, porte bien la mention « conformément aux loix (sic) » ainsi que le relève opportunément Daniel Jouteux, connaisseur des faits de la période révolutionnaire.

 

Il n’y a donc aucune malhonnêteté chez Poulain-Corbion. En revanche les affirmations mensongères de Kergrist  s’apparentent à de la diffamation.

 Quand Kergrist revisite l’histoire de la chouannerie !

 

Jean Kergrist développe à plusieurs reprises dans son livre l’idée que les chouans en veulent aux acheteurs de biens nationaux et sont donc animés par un souci de vengeance à leur égard. On a vu précédemment que cette vision des rapports paysannerie / bourgeoisie est loin d’être fondée. Mais, tout à son idée, Kergrist tente d’argumenter : « Mais l’objectif des chouans n’est jamais de piller les châteaux. Plutôt de les défendre contre les perquisitions lancées par les républicains. » (p. 150).

 

Voilà donc, on l’a bien lu, les chouans préoccupés par défendre les châteaux menacés d’être réquisitionnées par les républicains. Les petits paysans en défenseurs des châteaux ? Bizarre.

 

Continuons : « En brûlant le château de Poulain-Corbion,(en Saint-Alban en 1795, ndlr) l’exception qui confirme la règle, le message qui lui est adressé semble évident : à chacun son tour d’être spolié. C’est dire que, de toute façon, pour les chouans, Poulain-Corbion est loin d’être un inconnu. Quand ils le rencontreront, quatre ans plus tard, lors de la fameuse nuit de l’invasion de Port-Brieuc, il constituera la cible idéale de leur vengeance » (p. 150).

 

On a compris : cette vengeance annoncée se produira donc lors de l’attaque de Saint-Brieuc les 25-26 octobre 1799. Hélas pour Jean Kergrist ce schéma de petits paysans meurtris de n’avoir pu acheter les biens nationaux des émigrés (mais comprenne qui pourra, on l’a vu ci-dessus qu’ils avaient pour objectif de les défendre), ce schéma n’est pas vrai.

 

C’est un produit de l’imagination de quelqu’un qui méconnaît l’histoire et les travaux des historiens les plus sérieux au premier rang desquels Roger Dupuy, auteur de nombreux ouvrages sur la chouannerie que manifestement Jean Kergrist n’a pas lus.

 

En effet selon Roger Dupuy, professeur à l’Université de Rennes 2, en 1799, les chouans, c’est-à-dire les chefs chouans travaillent à constituer une armée royaliste à même de reconquérir le pouvoir en renversant la République.  On lit dans son ouvrage Les Chouans  (Paris , Hachette, 1997),  et en particulier dans le chapitre « La chouannerie militaire de 1799 », qu’il s’agissait de dresser « une armée de cent vingt-huit mille hommes … Pour disposer des effectifs prévus par ce bel organigramme, on organisa une véritable conscription royaliste qui ne suscita guère plus d’enthousiasme que celle imposée par le gouvernement de la République. Le recrutement s’effectua plus facilement parmi les fils de notables urbains qui détestaient le Directoire que parmi les paysans qui ne marchaient que contraints et désertaient dès que possible» (op. cit p.127).

 

L’historien de la chouannerie,  poursuit : « La présence permanente des bateaux anglais sur les côtes entretient l’idée d’un débarquement prochain. Les Chouans contribuent à confirmer cette hypothèse en multipliant, dès juin-juillet 1799, les exactions classiques contre les « patauds » ( les républicains, ndlr) : visiblement ils ont besoin d’argent et, s’ils s’emparent d’un grand nombre de chevaux, c’est qu’ils veulent se constituer une cavalerie…. ».

 

On est donc assez loin des paysans spoliés de Saint-Alban. Les chouans de 1799 : ceux qui attaquent Saint-Brieuc sont constitutifs d’une véritable armée. Et dans une situation de guerre civile, ils veulent libérer leurs prisonniers et accaparer par la force munitions (poudre) et armes.

 

Et Roger Dupuy en vient à l’attaque de Saint-Brieuc, et la replace dans le contexte historique d’une armée embryonnaire, et ce à l’échelle de toute la région :« Mercier la Vendée s’introduit dans Saint-Brieuc avec peut-être un millier d’hommes… Encore a-t-on fait venir des hommes du Morbihan. En revanche Cadoudal aurait aligné près de quinze mille hommes pour faciliter le débarquement de munitions à l’embouchure de la Vilaine, le 29 novembre 1799.… » 

 

Roger Dupuy analyse ensuite les faiblesses de cette armée en formation : « …le manque d’artillerie empêche les sièges. Les villes, bastions de la République, ne peuvent être prises que par surprise, et une fois prises, ne peuvent jamais être conservées. » Et il relève deux faiblesses majeures à cet embryon d’armée royaliste : « En bas, les paysans ne se mobilisent plus que sous la contrainte… En haut, les officiers nobles qui commandent ces paysans ne conçoivent qu’une guerre classique, ce qui suppose des moyens financiers et une infrastructure logistique qui n’existent pas. » (p. 131).

 

 Un auteur bien complaisant pour les chouans.

 

Jean Kergrist a une perception bien pacifique des Chouans attaquant la ville de Saint-Brieuc : « En effet, et encore une fois, les chouans, aux dires de tous les témoins, n’avaient pas investi Port-Brieuc avec l’intention d’y faire un carnage. Leur but était seulement d’ouvrir la prison pour en libérer les prisonniers. Ils se sont montrés corrects à l’égard de tous ceux qu’ils ont enfermés au poste de garde, place de la Liberté, attirant parfois même éloges et sympathie. » (p.162).

 

Mais il est donc étonnant de constater que les chouans, dont le « but était seulement d'ouvrir la prison pour en libérer les prisonniers », se soient tout de même dirigés ensuite vers le centre-ville (la prison se trouvait alors aux marges de la ville de Port-Brieuc, à l'emplacement de l'actuel « îlot Pierre Loti » sur le plateau en face de l’actuel Palais de Justice), et ont cherché à pénétrer dans la poudrière en centre-ville, causant par là-même plusieurs combats de rue et la mort d'une dizaine de personnes (aussi bien dans leurs rangs que parmi les Briochins). Comportement donc bien étrange pour une troupe d'un millier d'hommes armés, investissant une ville d’à peine 8 000 habitants, et malgré tout décrits comme « sympathiques », venus simplement ouvrir pacifiquement les portes de la prison.

 

Pas à une contradiction près notre auteur n’a pourtant pas manqué, comme on l’a vu, de stigmatiser la couardise des autorités municipales qui auraient négligé d’appeler la population briochine à la résistance armée.

 

Qui a tué Poulain-Corbion ? n’est pas un livre d’historien !

 

Jean Kergrist a pris soin d’introduire son étude sur Poulain-Corbion, par une digression sur son engagement en faveur d’une réfugiée géorgienne. Comment un homme au si grand cœur pourrait-il dans ses écrits, déformer les faits ?

 

Et il ne manque pas l’occasion, comme dans l’émission de France-Inter, de rappeler ce fait divers, tout comme de rappeler qu’il a suivi des études de théologie au couvent des Dominicains de Lyon (Magazine des Côtes-d’Armor, avril 2012). Cela dispense-t-il d’obéir aux règles de la recherche en histoire ? Et d’abord de bien connaître l’époque qu’on présente à ses lecteurs ?

 

Or force est de constater que ce n’est pas le cas ici. On l’a vu a propos de l’état de la chouannerie en 1799. Mais, ce qui est plus grave, c’est  qu’il ignore des faits connus de tous les élèves de classe de seconde qui ont la Révolution française à leur programme . Ainsi il écrit sans sourciller : « Il (Poulain-Corbion, ndlr) est désigné premier juge du Tribunal de Commerce, instance nouvellement créée par la Convention, par décret du 9 février 1792 » (p. 143). Mais en février 1792, on est encore sous la monarchie : Louis XVI est encore roi. Lorsque la Constituante se sépare, c’est l’Assemblée législative qui lui succède. Après la dissolution de cette dernière, un an plus tard, en septembre 1792, c’est une autre assemblée qui sera élue, la Convention.  Ce n’est pas une coquille, car J. Kergrist récidive : « revenant de Paris avec la totale confiance de  la Convention… » (p.143).

 

Le lecteur non averti peut, on le comprend aisément, ignorer ou avoir oublié la succession des événements, notamment des assemblées qui se sont succédées pendant la Révolution. Mais est-ce acceptable de la part de quelqu’un qui ose se présenter comme un historien, même amateur ? On est dans la confusion la plus totale. Non seulement la confusion, mais l’ignorance. Comme dans toute science, la recherche en histoire requiert des méthodes et s’appuie sur les travaux  antérieurs, pour les enrichir, soit pour les discuter soit encore pour les contester.

 

 Ainsi Jean Kergrist qui analyse  la vente des biens nationaux ne devrait ignorer ni la thèse de Léon Dubreuil La vente des biens nationaux dans les Côtes-du-Nord, ni le livre L’événement le plus important de la Révolution. La vente des biens nationaux de Bernard Bodinier et Eric Teyssier (Paris, Société des études robespierristes / Comité des Travaux Historiques et scientifiques. 2000. 503 p.), ouvrage majeur de la recherche historique actuelle sur cette question.

 

Jean Kergrist n’a pas connaissance de ces ouvrages, pas plus, on l’a vu précédemment, de ceux de Roger Dupuy. Imagine-t-on un scientifique, un chercheur, qui ignorerait l’état de la recherche dans sa discipline ?

 

Autre exigence de l’historien : la recherche et le maniement des sources. « N’importe quel étudiant de première année de fac d’histoire acquiert les étapes rigoureuses de la constitution de la preuve en histoire : l’honnêteté à l’égard des faits, l’exhaustivité des sources, la maîtrise de la bibliographie existante, la critique externe et la critique interne d’un document en histoire, règles bien établies internationalement depuis près de deux siècles et qui permettent d’établir les faits, de valider un raisonnement en histoire et de construire un consensus solide entre historiens. » (Alain Soubigou. Maître de Conférences . Université Paris I-Sorbonne).

 

En fait ne peut-on penser que Jean Kergrist poursuit un objectif qui n’a qu’un rapport éloigné avec la recherche historique, celui d’un règlement de comptes à propos de la Révolution française et de la République ?

 

                    Après l’homme Poulain-Corbion,
  c’est au tour du sculpteur Pierre Ogé d’être fustigé !

 

On aura compris que selon Jean Kergrist, le citoyen Poulain-Corbion, prévaricateur sans scrupule, faux défenseur des paysans malgré sa lettre à Necker en 1788 (Archives Nationales référence ANH 564), médiocre député de surcroît bien qu’ovationné à son retour de mandat,  ne mérite nullement de garder une place dans la mémoire de la ville.

 

Mais comme cela risquait de ne pas suffire, il faut maintenant démolir une seconde fois la représentation statuaire qu’en a fait  Pierre Ogé en 1889, au 1er centenaire  de la Révolution, à la demande des Républicains Charles Pradal, Charles Baratoux, Armand Dayot, Ernest Renan, Jules Simon, Leconte de Lisle et tant d’autres qui ont parrainé l’ouvrage.

 

 Le sculpteur Pierre Ogé aurait ainsi commis une erreur en  plaçant les clés dans la main de Poulain-Corbion. Jean Kergrist semble ignorer que les clés ont ici valeur symbolique, tout comme à la même époque Rodin en plaçait  dans les mains des Bourgeois de Calais.

 

Si ce n’était dérisoire, on pourrait s’étonner que notre curieux critique d’art ne trouve rien à redire de ce que l’artiste ait présenté le Commissaire du Directoire, en cette nuit du 4 au 5 brumaire, au sortir de son lit, en perruque poudrée, en redingote ceinte de l’écharpe de sa fonction et en souliers à boucles métalliques.

 

Mais il n’y voit qu’ « un jeune dandy grandiloquent à la Saint-Just » (p. 172). Et on relèvera dans ce propos la condescendance méprisante autant pour l’ancien maire et député que pour l’artiste, sans parler de Saint-Just à qui on attribue pourtant le désir de distribuer aux indigents,  les biens des émigrés.

 

Un suspens qui fait flop !

 

Enfin, on sait depuis 1799 que Poulain-Corbion a été assassiné par les Chouans. Une première plaque apposée en 1860, puis le monument érigé de 1889 à 1942 devant l’Hôtel de ville, et maintenant la nouvelle plaque apposée sur la cathédrale, rappellent cet événement. Mais dans le titre de l’ouvrage Qui a tué Poulain-Corbion ?, la question ainsi posée sur le meurtre de ce maire, suggère qu’une autre version vient d’être découverte. Comme dans un roman à suspens le lecteur est dans l’attente de la connaître. Il devra attendre la page 169 (sur 188) du livre pour lire ceci : « Le citoyen Poulain-Corbion n’a donc pas été tué par mégarde, en fuyant le danger, ou en victime malheureuse d’une balle perdue à l’arrivée des chouans sur la place, mais au moins une heure plus tard, froidement, à coups de baïonnettes, alors qu’il était détenu comme otage ».

 

Quel scoop ! Au delà de cette pseudo-révélation,  Jean Kergrist confirme lui-même que nos pacifiques  chouans procèdent bien à ce qu’il faut appeler un assassinat, qui s’avère un crime de guerre, qui plus est, avec préméditation.

 

Help ! Help ! Historiens !

 

Nous avons demandé à quelques historiens et connaisseurs des événements présentés par Jean Kergrist leur appréciation de son ouvrage : Bernard Bodinier, Alain Soubigou et Daniel Jouteux.

 

Bernard Bodinier : professeur d’histoire à l’Université de Rouen, spécialiste de la vente des biens nationaux sous la Révolution :

« L’auteur n’est pas historien, comme le prouve sa bibliographie, mais il a le droit d’écrire l’histoire comme il le dit p. 28. Ce n’est pas une raison pour mépriser les historiens diplômés. Je pense en particulier à Roger Dupuy, professeur émérite de l’université de Rennes, auteur de remarquables études sur la Contre-Révolution, dont il a tiré un livre très abordable : Les Chouans, Paris, Hachette, la vie quotidienne, 1997 ; et à Léon Dubreuil : La vente des biens nationaux dans le département des Côtes-du-Nord, 1790-1830, Paris, Champion, 1912. Mais c’est une thèse et ce Monsieur n’aime pas les diplômes.

Je lui signale que Jules Michelet (indiqué par Kergrist comme n’étant pas non plus titulaire de l’agrégation d’histoire, ndlr)  avait obtenu l’agrégation de lettres, qui comportait une épreuve d’histoire, en 1821, alors qu’il n’y avait pas encore d’agrégation d’histoire ; que c’est d’ailleurs l’histoire que Michelet enseigna au Collège Sainte-Barbe en 1822, puis comme maître de conférences à l’École normale supérieure, ensuite comme professeur suppléant de Guizot et enfin comme professeur au Collège de France ; il a aussi exercé d’importantes responsabilités aux archives nationales. Cela fait beaucoup pour quelqu’un « qui n’avait pas de diplôme ».

On pourrait citer quelques réflexions personnelles sur la subjectivité des historiens, du type « Que tous ces faits aient été si longtemps éludés par les historiens ne nous étonne qu’à demi » (p. 158), « les autres historiens n’ont fait que suivre » (p. 158) ; et des accusations gratuites : « nul besoin d’être marxiste » (p. 30). Mais lui veut « interroger les historiens (d’accord) et les descendants des témoins (deux siècles après les faits, c’est plus discutable). Ou l’utilisation d’expressions surprenantes : « ce vocable d’émigrés » (p. 154) ; Denoual « grand patron du directoire départemental » (p. 52) ; « caverne d’Ali Baba » (p. 146) ; « affublé d’une noble particule » (p. 23) ; « comme dans les westerns » (p. 178) ; « il y a encore plus lourd » (p.157) ; voire anachroniques : « prises illégales d’intérêt » (p. 157), ou l’évocation de « ses amis caucasiens eux aussi spoliés de leurs biens » (p. 16) ».

 

Alain Soubigou : ancien élève du lycée Renan de Saint-Brieuc, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé d’histoire, maître de conférences à la Sorbonne (Université de Paris 1) en histoire contemporaine, auteur en 1988 d’un mémoire de maîtrise sur l’histoire politique des Côtes-du-Nord :

 « Quoique s'en défende Kergrist (p. 28 de son opus), le travail de  l'historien (comme celui de géographe et d'autres disciplines des  sciences humaines) est un métier. Viendrait-il à l'idée d'un quidam de  s'improviser mathématicien ?

Le résultat, ce sont des livres faibles, des hypothèses aventurées, des résultats inexploitables, qui encombrent les étals des librairies. Heureusement, le temps fait le  tri, mais que de temps perdu, que de combats adjacents (mais qu'il faut mener) dans l'intervalle ! »

 

Daniel Jouteux, président de la Société des Amis de la Révolution Française de la Sarthe :

« Jean Kergrist critique beaucoup les historiens. Lui, sur un fonds de travail de recherche, imagine, insinue, sème le doute… sans jamais avancer de preuves formelles. Bref, il mène sa croisade avec perfidie contre Poulain-Corbion le républicain ».

 

On rappellera que le 26 août 1789, l’Assemblée Constituante où siégeait Poulain-Corbion, adoptait la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen qui dispose dans son article X que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions… ». Comme tout citoyen, Jean Kergrist est protégé par cet article et peut donc écrire tout et n’importe quoi. Y compris, plus de deux siècles après, échafauder un scénario qui prend,  comme on l’a vu, plus que des libertés avec la réalité des faits. Mais, ce faisant, il cache maladroitement son hostilité à la Révolution française et à la République qui en est issue.

 

Poulain-Corbion, n’en déplaise à ses  détracteurs, aura incarné la République jusque dans sa mort, jusque dans la démolition du monument républicain de 1889 sur ordre du gouvernement de Vichy qui avait fait cause commune avec l’Occupant nazi.

 

Réédifier la statue de Poulain-Corbion là où elle fut enlevée est un devoir républicain. C’est le devoir des institutions de la République. Telle est la tâche que s’assigne l’Association républicaine Poulain-Corbion.

 

Edouard Le Moigne, ancien Professeur d’Histoire-Géographie  au Lycée Ernest   Renan Saint-Brieuc. Président de l’Association Républicaine Poulain-Corbion.

Avec le concours de :

Jacques Châtillon, ancien Professeur d’Histoire-Géographie au Lycée Rabelais Saint-Brieuc .

Quentin Renault, étudiant en Sciences Politiques et en Histoire. Université de Bordeaux.

Kévin Magi, étudiant en Histoire, Université de Rennes II-Saint-Brieuc.

 

NDLR : on se fera une idée des objectifs poursuivis par Jean Kergrist en se rendant par les liens ci-dessous sur le site "Démocratie royale" :

http://www.democratie-royale.org/article-chouannerie-bretonne-qui-a-tue-poulain-corbion-105596591.html

 ou encore sur le site "Vendéens et Chouans" :

http://guerredevendee.canalblog.com/archives/2013/01/07/26090065.html

 

 

 

 

   

 

 

                 

          

 

        



19/02/2013

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